Une histoire invraissemblable et pourtant bien réelle
Extraits du livre "le fer, la terre et le sang"
de Mme Marie-Paule Arribet-Dubost

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"...Il faisait beau ce jeudi 6 juin 1658. Dans trois jours, ce serait la Pentecôte et ses fêtes. Jean Tavel, l'un de mes ancêtres directs (n°soza 2142), dans un pré écarté, à deux cents pas de chez lui, gardait ses bêtes. Il avait quitté sa maison, une fois de plus, la rage au coeur. Avec l'âge, son caractère s'aigrissait. Dans le conflit larvé qui l'opposait à son beau-père, il accusait maintenant son épouse de ne pas toujours être dans son camp. Assis sur une pierre, taillant machinalement une branche de sureau, il remâchait ses griefs. Ses vaches s'étaient égaillées sur toute la surface bordée d'arbres, broutant l'herbe des propriétés voisines. Il n'en avait cure. Dans ce lieu isolé, à l'abri des regards, qui s'en apercevrait ? Du bois tout proche, arrivaient des bruits de hache, des voix; on bûcheronnait là-bas. Comme à l'accoutumée, chacun vaquait à ses occupations, fourmi laborieuse, que seules la nuit et les fêtes chômées contraignaient au repos.

C'est dans la cour de sa maison que Maxime Valin Tavel, un autre de mes ancêtres directs (n°soza 4334 ) s'activait en compagnie de Claude son fils, un solide garçon de treize ans, qui le secondait dans tous ses travaux. Un voisin s'approcha :
- il y a des vaches dans ton pré et ce ne sont pas les tiennes
- où ?
- à Combaz Serret
- ce sont celles de Jean. Il est coutumier du fait. Pendant que ses vaches mangent mon herbe, la sienne pousse. Cette fois, ça suffit. Viens Claude, on y va.

Le jeune garçon partait déjà en avant, son père lui cria :
- attends-moi, çà ne sert à rien de courir comme ça ! Il y sera encore quand nous arriverons. Ce n'est pas encore l'heure de rentrer les bêtes.

Quand ils arrivèrent sur les lieux, habilement, à gestes mesurés pour ne pas les effrayer, avec des "Oh ! oh !" persuasifs, le père et le fils entreprirent de repousser les vaches qui avaient envahi tout le terrain. C'était le plus urgent, on s'expliquerait ensuite. Une variation dans le bruit des cloches, que quelques vaches avaient pendues au cou, fit lever la tête de Jean.
- qu'est-ce qui se passe ?
Il se dressa, vit Maxime et son fils.
- qu'est-ce que vous faites tous les deux ?
- tu ne t'es pas aperçu que tes vaches sont chez moi, peut-être ?

(suite)

Lentement, le troupeau se mettait en route pour regagner le fond du pré.
- laisse les tranquilles.
- pas tant qu'elle seront chez moi. Tu sais comment on t'appelle au village. Jean l'écornifleur.
- arrête tout se suite, tu m'entends.
- on dit aussi Jean, la grand gueule.
- toi, c'est Maxime, le vieux grigou.

De part et d'autres la fureur montait. Les injures s'ajoutaient aux injures, les menaces répondaient aux menaces. Muet, effrayé, Claude assistait impuissant à la surenchère des propos devenus orduriers. Il n'avait jamais vu son père dans cet état. En des mouvements opposés, l'un des deux hommes chassait les bêtes devant lui, tandis que l'autre gesticulait pour arrêter leur progression. Apeurées, affolées, les vaches s'éparpillaient en tous sens.
C'est alors qu'il se tournait pour les rameuter, que Maxime reçut dans le dos la première pierre. Surpris, il se retourna brusquement, prêt à la riposte. Mais les ans lui avaient fait perdre de son agilité. Une seconde pierre l'atteignit en pleine tête alors qu'il se penchait pour ramasser, à son tour, un projectile. Poussant un cri, il porta la main à son front et s'effondra. Claude s'était précipité :
- père, comment ça va ?
La plaie saignait abondamment. Avant de perdre connaissance, Maxime chuchota :
- va chercher du secours, vite !..."

...Maxime mourut ainsi, victime d'une simple querelle de voisinage...

Quant à Jean Tavel il s'enfuya dans la Savoie voisine, à Presles, rendant ainsi toute poursuite judiciaire impossible à exécuter. Il y fonda une famille.. et heureusement, car je descends également de celle-ci !

...Convaincu de meurtre, Jean Tavel méritait la peine capitale, pusique "par le droit, toute personne qui tue doit être condamnée à mort". Il serait donc livré aux mains de l'exécuteur, pour être pendu et étranglé jusqu'à ce que mort s'ensuive, à une potence installée sur le chemin public, le plus proche du lieu où le crime avait été commis...

... le condamné (par contumace), ayant fuit hors du Dauphiné, ne pouvant être appréhendé, il fut exécuté en effigie le 3 septembre 1658. Tout le village de la Ferrière était présent. Loin de n'être qu'un simulacre, l'exécution en effigie du coupable était lourde de sens. Elle le livrait, à travers son double, à des forces occultes porteuses de malheur et de mort. Ce faisant, elle purifiait la paroisse et ses habitants du pêché commis par l'un d'entre eux, et les libérait des puissances maléfiques qui s'étaient ainsi manifestées."

 
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