Une histoire du maquis du Grésivaudan (Isère), 1944
"L'attaque de l'aiguille rouge", racontée par mon père

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Mon papa, Clément MOLLY-MITTON, en 1942, à l’âge de l’insolence, s’engage à Migennes (Yonne) dans la résistance aux Allemands, au coté de son mentor et ami, Louis Riglet. Il entre aux FTP le 4 février 1942, à même pas 16 ans et demi. Puis il rejoint le 9 mai 1943, les Forces Françaises de l’Intérieur, les FFI, puis le maquis de Grésivaudan, au sein de la "compagnie Bernard" au maquis de Theys (Isère) où il devient caporal chef le 1er octobre 1944 et y dirige un "corps franc".

Il avait pris le nom de guerre de "Louis", en mémoire de Louis Riglet. Il participa avec son unité à l’attaque du château de Miribel, du Cheylas, à la libération de Vizille, et à la contre-attaque de Gières, lors de la libération de la ville de Grenoble. A Grenoble, le 25 août 1944, il y entra parmi les premiers, dans un char américain ! Les américains qu’il venait d’aider à se sortir d’un méchant guet à pan (qui donna lieu à une citation) et qu’il guida ensuite dans la ville.

Je citerais ici l’une des citations qu’il reçut, car elle résume bien quelles étaient les qualités de mon papa « A fait preuve de courage et de réelles qualités de Chef au cours de l’attaque de la Croix du Colleret, le 5 Avril 1945, en se portant aux endroits les plus dangereux et menacés, en donnant à tous un bel exemple de sang-froid. »

Mon père continua de combattre les allemands jusqu’à la victoire finale. D’abord en France, notamment en Maurienne, en avril 1945 par exemple, avec l’attaque du plateau du Mont Cenis, puis avec la campagne d’Italie pour finalement être démobilisé, le 17 octobre 1945.

Il a été décoré de la légion d’honneur, de la médaille militaire, de la croix de guerre 39/45 (4 citations), de la croix du combattant volontaire, de la croix du combattant, de la croix du combattant volontaire de la résistance, de la médaille commémorative 39/45 - barrette libération, de la croix du combattant des moins de 20 ans, de la médaille Rhin et Danube.


L'ATTAQUE DE L'AIGUILLE ROUGE

« Depuis ce matin, nous sommes remontés nous reposer aux chalets des Thures, en attendant la relève. Chère relève, que depuis plus d’un mois l’on attend tous avec une grande impatience. Le repas vient de se terminer. Je suis avec Georges à discuter sur les heureux jours qui nous attendent à Grenoble. Notre camarade l’Adjudant Huet Jean s’amuse à faire rouler dans un ravin des rouleaux de fil de fer barbelés. Nous le taquinons. Il vient s’asseoir près de nous, prend son journal de bord pour le mettre à jour : « 29 septembre 1944, 1 heure de l’après-midi, Je pars en patrouille ».
Avec Georges, nous le regardons. Effectivement, il nous demande si nous sommes volontaires pour partir en patrouille avec lui. C’est décidé, nous sommes cinq à prendre part à cette reconnaissance en territoire ennemi. Les armes sont préparées et nous voici partis. Nous commençons l’ascension de la montagne. Il fait un beau soleil. Le temps est clair.
Nous allons pouvoir nous rendre compte de ce que les Boches font de l’autre coté. En arrivant sur un plateau nous apercevons devant nous Bardonnèche. En dessous de nous c’est la vallée étroite où hier encore, nous avons réussi un joli coup de main. Une route serpente au milieu de la vallée.

Jean regarde avec sa binoculaire. Tout à coup, il nous montre quelque chose. En effet, une patrouille boche s’avance sur la route pour prendre position dans les postes avancés. C’est décidé, il faut que l’on arrive à les accrocher. Au loin devant nous une position surplombe la route. Il faut y arriver avant que ces messieurs passent.

Nous avançons le plus vite possible sans même prendre garde si nous sommes à découvert. Je marche à droite de jean, mon FM en bandoulière, Georges est à gauche, et les deux autres camarades, derrière nous.
Tout à coup, presque arrivés à notre point, un claquement sec nous fouette la figure, la terre se soulève à vingt centimètres de nos pieds, une rafale de mitrailleuse vient de partir.

Je me rappellerai toute ma vie le superbe plongeon que j’ai fait. Jo est à coté de moi, tous deux tapis derrière un arbre. Jean est resté à la place où il est tombé, la figure regardant le ciel, du sang lui macule la poitrine. Je m’approche de lui, il ne fait pas un mouvement. Sous le feu qui maintenant tire légèrement devant nous, Jean dort son dernier sommeil, bercé par le bruit des balles. Maintenant, deux mitrailleuses nous tirent dessus impitoyablement. A cinquante centimètres de nos têtes, la terre se soulève. Est-ce sur nous ou sur Jean qu’ils tirent ? Mystère !

Il faut se mettre à l’abri, et voir ce que nous allons faire. Nous sommes d’accord, coûte que coûte, il faut ramener le corps de notre camarade dans nos lignes. Je me replie derrière un rocher pour donner les directives aux deux camarades qui sont derrière nous.
Il n’en reste qu’un, l’autre est déjà parti avertir aux chalets la situation que l’on occupe actuellement. L’autre montera la garde sur notre droite, toujours prêt à toute éventualité.
En retournant vers Jo, un bruit formidable ébranle l’air. « Les vaches, ils nous tirent dessus avec les mortiers ». Un roulement comme celui d’un tambour empli l’air de son bruit meurtrier. Je ne bouge plus. Jo est là, devant moi. A ses signes, je comprends que ces messieurs ne tirent pas très loin. Le soleil s’est caché. Il commence à ne plus faire chaud. Le froid engourdi mes doigts. Impossible de bouger. A chaque mouvement, une rafale vient nous rappeler que les boches veillent. Je commence à trouver le temps long. Toujours pas de renfort.

Je me décide à aller voir un peu derrière nous si je ne les aperçois pas. Je vois une colonne qui s’avance. Ce sont les gars de chez nous qui viennent sans même penser à se cacher. Je leur fais signe d’avancer en se camouflant, car il y a déjà assez d’un mort. Le sergent qui commande le groupe s’approche de moi, mets sa patrouille en défensive, et tous les deux nous avançons sous le feu d’enfer des mortiers. Georges est toujours là, à sa place, calme, tranquille, comme si rien n’était.

Nous décidons de retirer le corps de Jean à la tombée de la nuit. Il faudra faire vite, nous avons cinquante mètres à découvert. Faire cinquante mètres avec un corps inerte n’est pas chose facile.

Les boches se sont arrêtés de tirer. Tant mieux, car ce bruit commençait à me taper sur les nerfs. Nous nous approchons de Jean. Je lui passe mon ceinturon sous les bras. Il faudra faire vite, la lune ne sera pas longue à apparaître.

Traînant le corps de notre camarade, nous sommes à l’abri. Je suis exténué par cet effort, ma veste est maculée de sang. Je regarde Jo. Tous les deux maintenant, nous suivons la colonne qui emmène le corps de celui qui fut et qui restera notre compagnon de misère.

Arrivés au chalets un groupe se charge de descendre le corps de Jean jusqu’au village de Nevache.
Le capitaine nous fait comprendre qu’il a peur que les boches attaquent cette nuit. Il faut rester aux chalets. Triste nuit hantée de terribles cauchemars.

Le lendemain, nous demandons de monter la garde auprès du corps d’un ancien maquisard, notre camarade mort en service commandé.

Jean, ta pensée ne m’a pas quitté, et c’est fièrement que le serment fait avec Georges sur ta dépouille mortelle a été tenu.
Oui tu as été vengé. »

Papa, pour cet acte que tu avais si bien raconté, tu as reçu la citation suivante : « Engagé au Maquis du Grésivaudan, a participé à de nombreux coups de main contre les troupes d’Occupation. Le 29 septembre 1944 au cours d’une reconnaissance, son chef de Section ayant été tué à l’intérieur des lignes ennemies, est resté sous un feu violent d’armes automatiques et de mortiers et a contribué à le ramener dans nos lignes. A fait preuve de belles qualités d’énergie au cours de la campagne en Haute-Maurienne de l’hiver 1944-45. »

CLEMENT MOLLY-MITTON, dit "Louis"

NOUVEAU

Témoignage sonore : un disque (33 tours) édité en 1969 par les anciens du maquis du Grésivaudan pour le 25ème anniversaire de la libération.

Ecouter / télécharger ce témoignage ici (© Association nationale des Anciens du Maquis du Grésivaudan)



Pour en savoir plus sur les maquis en Isère et sur le Grésivaudan en général...

Association Nationale des Anciens des Maquis du Grésivaudan

le site du Grésivandan

le site de Froges, siège social des Anciens des Maquis du Grésivaudan
dont je suis membre en hommage à mon père

A noter : l'ouverture le 27 mai 2011 de la Maison des Maquis du Grésivaudan (au Touvet)
sous l'impulsion du nouveau président de l'association, M. Bernard Perrin

et aussi le "musèe de la résistance en Isère"

 
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